Les libertés

Définition

"Liberté" est un terme fortement polysémique. Nous ne pouvons donc pas en donner une définition unique et absolue. À la place, nous pouvons cela-dit résumer brièvement comment l'idée d'une absence de liberté a évolué au cours de l'Histoire. Cela nous permettra de faire apparaitre, en négatif, plusieurs notions de libertés. Des notions complémentaires, qui feront plus ou moins sens suivant le contexte :

  1. ne pas être esclave (ou pauvre)
  2. ne pas subir d'ingérence
  3. ne pas être "empêché" de faire ce que l'on souhaite
  4. ne pas subir de "domination"

Enfin, nous conclurons avec une définition originale et positive de la liberté, nous permettant de dépasser politiquement toutes ces définitions restreintes.

Origines

Symboles cuneiformes
Symboles cuneiformes pour "ama-gi", soit "liberté" en Summérien.

Commençons par le tout début : Mésopotamie, 2700 avant J.-C (à quelques moutons près)1. Les sumériens entrent tout juste dans l'âge de bronze. Ils bâtissent des cités-État, inventent l'écriture cunéiforme, etc. C'est, en gros, le début de l'Histoire et de la Civilisation2.

Apparait alors une forme d'esclavage3 par la dette. Comme aujourd'hui, les pauvres empruntent pour survivre. Leurs créanciers peuvent alors se permettre de saisir leurs biens, de limiter leurs droits de déplacement, et même, dans certain cas, de s'approprier leurs proches.

Le phénomène prend rapidement une ampleur considérable. La structure même des cités est mise en danger. Les rois en place n'ont donc pas d'autre choix que de régulièrement annuler l'ensemble des dettes. On appelle alors ce genre de "méga-exonération de dettes" une amagi (𒂼𒄄)4.

Le temps passe (un peu), les Akkadiens succèdent (plus ou moins) aux Sumériens, et le mot se transforme en amargi. Premier mot retrouvé sur des tablettes d'argile qui, à notre connaissance, signifie littéralement "liberté".

Dès le départ, la liberté était donc définie comme "ne pas être esclave". L'homme libre, eleútheros (ἐλεύθερος) en Grèce, puis civis ou liber à Rome, est le seul à pouvoir vraiment prendre part à la démocratie qui fait vivre la cité ; c'est un "citoyen". Ce qui demande d'être bien né, donc ni esclave, ni étranger (et d'avoir reçu une certaine éducation).

Les Grecs prolongent même l'idée sur le plan philosophique. Pour eux, l'être qui "travail"5 dans la peine (πόνος, ponos, à la fois effort et dette) n'est pas libre. Car il ne fait qu'accomplir sa nature, en réponse à la nécessité.

Dans l'antiquité, être libre, ça veut donc dire, en gros, ne pas être pauvre, et pas grand-chose de plus.

Non-ingérence

Il faut attendre la fin de l'antiquité pour que les philosophes poussent le concept un peu plus loin.

Ils se posent notamment la question des contraintes que la nature ferait peser sur nous. L'Homme est-il vraiment libre face au monde, à sa propre nature (la fameuse "nature humaine") et à Dieu ? Si l'observation nous enseigne que tout n'est que cause et conséquences, somme nous vraiment "libres" de faire ce que l'on souhaite ? La liberté n'est-elle qu'une illusion ?

Nous évoquons la question rapidement histoire de mieux vous faire voir la progression du concept. Mais dans les faits ... ben on s'en fiche un peu. Car ici, on parle de politique. Pas de métaphysique6. Et en politique, on n'a pas d'autre choix que de considérer (à tort ou à raison) que l'être humain est autre chose qu'un automate dont les choix sont dictés par un univers froid, mathématique et purement déterministe. Sans ça, plus de responsabilité individuelle, donc plus de justice ni de règle, donc plus de société, donc pas de politique.

Donc, pour paraphraser John Stuart Mill7 :

Le sujet de cette série d'articles n’est pas ce que l’on appelle le libre arbitre mais la liberté sociale ou civile : la nature et les limites du pouvoir d'action humain en société.

Reste que la liberté est jusqu'à très récemment essentiellement définie en opposition à une contrainte extérieure.

En 1967, le philosophe Gerald C. MacCallum Jr. résume l'idée en une formule :

« x (n')est (pas) libre face à y de (ne pas) faire / devenir z » 8

Avec :

  1. x = un agent (l'être libre ou non)
  2. y = une "condition préventive" (la contrainte pesant sur l'agent)
  3. z = une action, une condition de caractère ou une circonstance (ce que l'agent souhaite ou non faire ou devenir)

Pour le dire autrement, la liberté de quelqu'un se réduit, pour MacCallum et beaucoup d'autres avant et après lui, à une « absence d'un élément de contrainte qui empêche l'agent de (ne pas) faire ou de (ne pas) devenir quelque chose » 9.

La liberté est une "non-ingérence", point barre. Si rien ni personne ne vient se mêler de mes affaires contre ma volonté, alors je suis libre.

Liberté positive

MacGallum écrit surtout cet article en réponse à un autre philosophe10 : Isaiah Berlin.

Neuf ans plus tôt (1958), Berlin donne une conférence qui fera date : "Two Concepts of Liberty"11. Il y distingue deux formes de liberté12 :

  1. une liberté négative, définie par une absence d'entraves
  2. une liberté positive, définie comme la possibilité concrète de faire quelque chose

Vous remarquerez que la liberté négative correspond assez bien à la définition précédente.

L'article de MacGallum que nous évoquions n'était en effet qu'une réponse à Berlin.

Berlin définie la liberté positive comme un bloc informe. Ainsi, il peut plus facilement la rejeter, allant jusqu'à la résumer à une « tyrannie déguisée ».

Dans sa réponse, MacGallum ne cherche pas à englober toutes les définitions (négatives comme positives) données par Berlin. Il se restreint simplement à la liberté négative, disant que toute autre vision ne serait « qu'inintelligibles ou figuratives ».

Tous deux se rejoignent donc parfaitement pour affirmer que plusieurs formes de liberté, c'est sale, bouh vilain pas beau. Car Berlin comme MacGallum n'ont qu'une idée en tête : défendre leur vision restreinte de la liberté par non-ingérence.

Mais oh surprise, parodier des théories bien construites ne les disqualifie pas. L'idée de liberté positive va ainsi suivre le même destin que le "Gros boum cosmique (Bing Bang)" de Fred Hoyle ou le "Chat quantique mort et pas mort en même temps" de Schrodinger. Bien que partant d'une intention parodique, le nouveau terme se trouve décrire un fait bien réel. Les personnes qu'il entendait caricaturer se l'approprient donc le plus naturellement du monde13.

Prenons comme exemple la liberté d'expression.

Si on la voit uniquement comme une liberté négative, il suffit que personne ne m'empêche de parler. S'il n'y a pas de censure, alors tout va bien, tout le monde est libre de s'exprimer, l'affaire est dans le sac.

Mais si on s'intéresse à la liberté positive, les choses deviennent très différentes14. On doit se poser la question : "Suis-je véritablement, concrètement, libre de m'exprimer ?" Est-ce que tout me permet vraiment de "faire porter ma voix", d'être entendu ?

Exemple : je suis une femme dans une réunion remplie de mecs assez basiques. Aucun ne m'écoute vraiment (parce que je suis une femme). Pire, certains reprennent juste ce que je viens de dire, et on les applaudit pour leur formidable contribution. Est-ce qu'on peut vraiment dire que j'étais libre de m'exprimer ?

Dans la section précédente, nous avons mis de côté les aspects métaphysiques de la liberté. Nous avons ignoré les contraintes que le monde déterministe (la nature et les dieux) feraient ou non peser sur l'individu. Car nous avons vu que cette question dépasse, voir contredit le champ de la politique.

Cela ne doit pas pour autant nous faire oublier les constructions humaines. Car la société elle-même contraint notre liberté (comme nous le verrons plus en détail dans le prochain article15). La liberté positive nous aide à comprendre la coercition de certains groupes sociaux par des constructions sociales. Prendre en compte la liberté positive implique de prendre en compte les oppressions systémiques16.

Erreur fondamentale

Pour autant, séparer liberté négative et liberté positive ne résout pas toutes les erreurs des penseurs de la liberté par non-ingérence.

La première de ces erreurs vient de la définition même de la liberté négative.

Dire simplement que nous sommes moins libres quand quelqu'un interfère dans notre vie – nous empêche directement de faire ce que l'on souhaite – ne couvre pas tous les contextes. Car il y a un sujet en particulier que Berlin et d'autres préfèrent rejeter. Un sujet qui est pourtant bien présent depuis des lustres (au moins depuis l'antiquité).

On l'a déjà vu, le droit romain distinguait deux groupes d'individus : libres (civis) et esclaves. L'esclave étant sub postestate ; "sous le joug ou soumis à la volonté de quelqu'un."

Les romains le savaient bien : il n'est pas nécessaire de constamment intervenir pour limiter la liberté de quelqu'un. Le fait de savoir que je suis sous le joug de quelqu'un d'autre suffit à m'enlever ma liberté. Si je fais ou ne fais pas quelque chose uniquement parce que quelqu'un me le permet, alors je ne suis pas libre. Avoir conscience que ce pouvoir peut m'être retiré à tout moment suffit à me rendre esclave17.

Rappelez-vous la dernière discussion que vous avez eu avec une personne dont vous craigniez l'autoritarisme. L'un de vos parents, beaux-parents, votre patron, un policier, peu importe. Est-ce que vous aviez le sentiment d'être libre de parler comme vous l'entendez ? Ou est-ce que vous soigniez chaque mot, chaque geste ? Pour éviter les problèmes ? Pour éviter son ingérence, justement.

Si c'était le cas, alors vous étiez sous sa domination. Cette personne n'a même pas eu à intervenir pour vous faire agir comme elle le souhaitait. Vous n'étiez pas libre lors de cet échange. On vous a empêché, bloqué, interdit. Il y avait donc bien une limite à votre liberté. Ce qui rentre parfaitement dans le cadre de la liberté négative telle qu'on l'a définie plus tôt.

La domination inclue l'ingérence. Nous devons donc l'intégrer dans notre définition. Plus qu'une simple non-ingérence, la liberté négative est une non-domination.

On voit alors directement l'impact que la vision restrictive de Berlin et d'autres peut avoir en politique. Pour un pouvoir politique il n'est pas indispensable d'intervenir pour imposer chaque règle à chaque instant. Il lui suffit que tout le monde ait connaissance de sa domination.

Les régimes autoritaires poussent cette logique à l'extrême. Par la surveillance constante et une répression arbitraire. Ainsi, chaque personne se restreint elle-même, selon ce qu'elle imagine être la volonté du pouvoir en place. L'arbitraire nous amène à nous imposer des règles à nous même, contre notre volonté. Règles qui n'ont donc aucun besoin d'être explicitées par le pouvoir.

Considérer que seules les interventions directes limitent les libertés politiques revient à accepter tacitement un grand nombre d'atteintes à nos libertés fondamentales. C'est confondre le droit avec la simple tolérances et les privilèges octroyés.

Philip Pettit a rappelé ce fait, répondant à Berlin, en 1997, dans un livre complet et passionnant18.

Quentin Skinner a repris le sujet dans un article plus accessible en 20029:1, qui m'a beaucoup inspiré pour cet article. Je vous recommande d'y jeter un coup d'œil (d'autant plus que le livre de Pettit n'est plus disponible en français).

À leur suite, c'est tout un nouveau courant philosophique qui a été créé : les néo-républicains19 (ou néo-romains). La vision philosophique de la liberté était pas mal bloquée depuis plusieurs siècles. Grâce à toutes leurs contributions, les lignes bougent. Et c'est pas trop tôt20.

Réponse aux visions individualistes

Il existe enfin un dernier point, pourtant fondamental, que nous avons toujours tendance à laisser de côté quand nous parlons de liberté.

Le seul et unique but de la politique est de définir des règles collectives. Et pourtant, quand les philosophes abordent la question de la liberté, ils ne parlent quasiment que de l'individu. Ce qui laisse de côté pas mal de sujets.

Prenons la liberté de réunion. Tout le monde ou presque s'accorde pour dire qu'il s'agit bien d'une liberté fondamentale. Pourtant, aucune des définitions qu'on a vues jusque-là nous permettent vraiment d'en parler. Car ce type de liberté n'a aucun sens pour un individu seul, isolé.

C'est une liberté collective (par opposition aux libertés individuelles ou personnelles). Une liberté qui ne peut exister que si plusieurs personnes les exercent ensemble. Ce qui renverse totalement tout ce que nous avons pu dire jusque-là.

La liberté de réunion est-elle négative ou positive ? Difficile à dire. Une ingérence ou domination sur un seul individu du groupe peut suffire à empêcher une réunion. La liberté de réunion est donc une liberté négative.

Mais cette ingérence ou domination peut également s'exercer sur l'ensemble du groupe. Dans ce cas, on peut dire qu'on empêche bien chaque sujet de se réaliser conformément à l'idée qu'il se fait de lui-même. C'est donc aussi une liberté positive. Alors même que les deux concepts sont mutuellement exclusifs.

On remarquera d'ailleurs que la liberté négative par non-ingérence est souvent invoquées pour justifier ce type d'ingérence du pouvoir sur un groupe. Dans le cas de la liberté de réunion, on évoque volontiers les "troubles à l'ordre public", à la circulation. Une réunion regroupant un trop grand nombre de personnes peut même être interdite en invoquant le "droit personnel à la sécurité" de ses participants.

Poussant le concept à son maximum, certains courants de la philosophique politique confrontent cette vision restrictive de la liberté à ses paradoxes.

« Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté d’autrui, loin d’être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens libre vraiment que par la liberté d’autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m’entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde et plus large devient ma liberté. » — M. Bakounine, 1895 21

Une telle définition est radicalement contraire à la vision commune. Si radicalement, en fait, qu'on a de prime abord tendance à considérer qu'elle est impossible à adopter. Analyser les racines d'un tel rejet dépasserait largement l'objectif de cet article. Nous noys contenterons donc de dire ici que l'idée même d'une telle liberté prend, sinon ses racines, sa popularité dans le mouvement socialiste, plus particulièrement dans ses ramifications libertaires. Rien de surprenant donc qu'elle ait été autant marginalisée et dévoyée, en philosophie comme en politique, que le mot "anarchie" lui-même.

Pour mieux la comprendre, on peut ici se pencher sur l'analyse de Pierre-Joseph Proudhon. L'auteur identifie deux visions de la liberté :

« La liberté simple [...] du "Chacun chez soi, chacun pour soi" [...] est synonyme d’isolement : celui-là est le plus libre dont l’action est la moins limitée par celle des autres ; l’existence d’un seul individu sur toute la face du globe donnerait ainsi l’idée de la plus haute liberté possible. — Au point de vue social, liberté et solidarité sont termes identiques : la liberté de chacun rencontrant dans la liberté d’autrui, non plus une limite [...], mais un auxiliaire, l’homme le plus libre est celui qui a le plus de relations avec ses semblables. » 22

Penser cette liberté composée demande de se pencher sur nos vies quotidiennes en société. Sur ce qui nous empêche, très concrètement, d'être libres au quotidien. Les ingérences et domination sont des limites évidentes sur nous, en tant qu'individus. Au-delà de ça, est-ce que la domination d'autres individus diminue également ma propre liberté ?

À ce stade, pour beaucoup d'entre vous, une telle vision doit sans doute être encore trop radicale pour accepter de l'adopter au quotidien.

Cela dit, nous avons déjà établis qu'en parlant de politique, nous posons des définitions qui nous permettent précisément de faire société. Or, la société n'existe pas dans l'individualité. Nous pouvons donc considérer cette liberté composée comme un concept purement politique. Un outil permettant de penser hors des conventions habituelles, laissant aux autres domaines les réticences et autres débats autour de la liberté.

Même au-delà, nous avons fait de nombreuses avancées scientifiques depuis le XIXe siècle, en particulier dans le domaine des sciences sociales. Nous comprenons mieux les mécanismes de notre société, grâce à la sociologie et l'anthropologie. Nos mécanismes de pensée, grâce à la psychologie et aux neurosciences.

Toutes ces avancées tendent à valider cette thèse. À confirmer que l'être humain n'existe que par ses interactions sociales. Qu'il ne peut être considéré comme un individu purement isolé, mais plutôt comme une somme d'influences, normes et coconstructions23.

De là, on comprend que la liberté est effectivement une affaire de groupe social.

Il parait alors tentant d'adopter une vision clanique, ségrégationnelle de la liberté. Dans la continuité de sa définition individualiste, la liberté de mon groupe ne pourrait se faire qu'au déterminant d'autres groupes. Il apparait alors nécessaire d'établir la domination de ces autres groupes, et donc d'exclure toute interaction positive de mon groupe avec eux. Car sans cela, les limites à leurs libertés "contaminerait" le groupe choisi.

Mais les dérives d'une telle vision paraissent assez évidentes. Il s'agit notamment d'un point de vue caractéristique de l'extrême-droite identitaire, ne se définissant que par l'appartenance à un clan "élu".

Pour bien définir la liberté politique, il apparait donc nécessaire d'exclure tout découpage de la société en clans séparés. D'accepter que ces "groupes" peuvent se superposer, se mêler et avoir des interactions positives. Donc d'adopter un point de vue universel.

Libéralisme

En général, les gens (et surtout les politiciens) qui parlent de liberté en France de nos jours pensent "non-ingérence". Bien évidemment, ce genre de consensus ne sort pas de nulle part. La vision "négative" de la liberté est au fondement du libéralisme. Mais attention : libéralisme n'est pas juste un synonyme de "liberté économique", destruction des services publics, etc. Ça ce n'est qu'une dérive très récente (ne vous en faites pas, on y viendra).

Remontons au XVIIIième siècle. La monarchie absolue de droit divin règne. Le servage et le dogmatisme religieux sont dans tous les coins. Quelle que soit la définition considérée, la société n'est pas vraiment un modèle de liberté. Le libéralisme était donc, à l'époque24, une idéologie progressiste et révolutionnaire. Et comme les choses sont bien faites, il y a eu une révolution (oui, en 1789).

L'idéologie libérale a énormément jouée dans la fondation du nouveau pouvoir25. Or, si on se place du point de vue libéral, « l'homme est un loup pour l'homme. »26 Il faut donc ... empêcher les gens de manger leur voisin27 ? Problème : la liberté c'est bien, donc intervenir pour empêcher les gens de faire quelque chose, c'est mal (oui, même s'il allait bouffer son voisin). Solution : la "Démocratie"2829.

Si le peuple décide d'un commun accord de limiter ses propres liberté, ça passe. Grâce à la démocratie, l'État et ses lois deviennent l'incarnation de la volonté générale. En limitant les libertés de chacun, le droit devient le garant des libertés fondamentales de tous.

La déclaration des droits de l'homme et du citoyen (DDHC) de 1789 incarne parfaitement cette idée libérale :

Notez que la DDHC déclare des droits et libertés. Ce qui ne signifie pas forcément qu'on fasse quoi que ce soit pour les garantir30. C'est ce qu'on appelle une liberté formelle (une pure déclaration dans la forme)31. À l'opposé, les libertés qu'on peut constater concrètement dans la vie de tous les jours sont dites réelle ou concrète32.

Définition néolibérale

Proclamer quelques libertés réelles minimales entourées d'une nuée de libertés négatives formelles suffit à l'essentiel des libéraux. Leur "nouveau monde" a été bâti. Ils vont donc rapidement évoluer vers la conservation de ce système. Ils glissent alors, de la gauche à la droite.

La démocratie, la république et le droit (de propriété surtout) ne sont plus des objectifs à atteindre. Dépouillés progressivement de leur sens, ces concepts deviennent des valeurs transcendantales, quasi sacrées, qu'il faut défendre à tout prix dans leur état actuel.

Puis c'est au tour de l'égalité de devenir secondaire. Voir carrément l'ennemie, face à la liberté individuelle d'entreprendre et posséder, à son tour sacralisée. Le "mérite" est invoqué pour la remplacer. On peut alors tracer une ligne de démarcation politique simpliste, comme vous l'avez peut-être déjà entendu en 201733 :

À droite « il y en a qui vont réussir d'autres non, tant pis » (sic) puisque ceux qui réussissent méritent tout, y compris leur liberté de coercition d'autrui. À gauche « les gens sont égaux, mais ils ne sont pas forcément libres ». Parce que la gauche souhaite restreindre a liberté des plus méritants, ce qui est injuste33:1.

La république a le devoir d'user de son pouvoir coercitif aussi largement que nécessaire afin de défendre la propriété et la liberté d'entreprendre. Il faut détruire l'État providence qui fausse la méritocratie en récompensant les moins volontaires.

Problème : la république sacrée, le droit de propriété et la liberté économique n'emportent pas l'adhésion claire de la population34. Il est donc légitime et nécessaire d'user d'autoritarisme pour les imposer35, et de contourner autant que possible la démocratie vie des institutions supranationales.

Toutes ces idées caractérisent le passage du libéralisme au néolibéralisme.

Bien entendu, je ne fais ici que résumer rapidement un sujet plus complexe. Si cela peut sembler trop gros pour être vrais, je vous assure que je n'ai rien exagéré. Il s'agit bel et bien des principes ordolibéraux et néolibéraux tels qu'exprimés par Hayek, Mises, Röpke, et bien d'autres36.

Finalement, cette vision colle assez bien avec ce que disait Berlin de la liberté positive :

« Un déguisement spécieux pour une tyrannie brutale37 [partant du principe qu']il est possible, et parfois justifiable, de contraindre les hommes au nom d'un but [...] qu'ils poursuivraient eux-mêmes, s'ils étaient plus éclairés, mais qu'ils ne poursuivent pas, parce qu'ils sont aveugles ou ignorants ou corrompus.38 »

Libertarianisme

Dans le même temps, le libéralisme prend encore une nouvelle forme : le libertarianisme.

Jusque-là, je n'ai parlé du libéralisme que d'un point de vue français, histoire de faire simple. Car c'est un pays dans lequel le "libéralisme" reste un courant cohérent aussi bien en philosophie qu'en histoire politique. Maintenant, on va devoir rapidement franchir l'Atlantique pour bien comprendre de quoi "libertarien" est le nom.

Aux USA, le "liberalism" englobe toutes les personnes qui se revendiquent d'une certaine liberté positive. Des gens qui souhaitent une intervention forte de l'État afin de garantir le "pouvoir de réalisation" du plus grand nombre. Des "libéraux progressistes sociaux", en somme. Donc a priori à gauche du spectre politique, si tant est que transposer cette notion aux USA ait un sens.

Pour éviter la confusion, les États-uniens ont donc repris le terme français "libertaire"39 pour désigner une idéologie libérale opposée à la notion même d'État sans qu'elle soit confondue avec le liberalism.

Mais le libertarianism n'a jamais vraiment été une idéologie cohérente40. Ce n'est qu'un amalgame de personnalités de droite, généralement riches, opposées à l'État, comme Elon Musk ou Jeff Bezos39:1.

Sous l'influence de ces personnalités de la droite américaine, le néolibéralisme mondial a évolué vers une définition cyclique de la liberté, encore plus extrême :

« J’ai le droit de faire ce qui ne contraint pas les autres de manière indue. Et ce qui ne contraint pas, c’est ce que j’ai le droit de faire. »41

Illibéralisme

Pour être exhaustif, on va finalement devoir définir ce qui serait l'opposé de toutes ces visions de la liberté.

Un nouveau terme est apparu récemment dans les médias : "illibéralisme".

Un mot qui est surtout redevenu tendance à cause du premier ministre Hongrois Viktor Orbán, qui l'utilise lui-même à la moindre occasion. Dans ses discours, le leader du Fidesz affirme régulièrement son opposition au libéralisme. Mais il utilise le terme dans son sens américain. Autrement dit, il fustige comme beaucoup d'autres le "wokisme", le "lobby LGBT", l'accueil des migrants, etc. En revanche, il ne s'oppose absolument pas au néolibéralisme lui-même, ni même au libéralisme contemporain4243.

Une rhétorique qu'on retrouve chez Giorgia Meloni44, présidente du parti fasciste italien Frères d'Italie. Élue présidente du conseil des ministres italien grâce à une coalition de centre droit libéral-fasciste, Meloni est également présidente du Parti des conservateurs et réformistes européens depuis 2020.

Aujourd'hui, on utilise le terme "démocratie illibérale" pour désigner tous les gouvernements qui maintiennent des élections, mais exercent dans les faits un pouvoir autoritaire réactionnaire. Ce qui inclue par exemple la Russie de Poutine, le Brésil de Bolsonaro ou l'Inde de Modi.

Les "démocraties" illibérales seraient des régimes en "dérive autoritaire" par leur rejet du libéralisme donc de la liberté. Ce qui permet de sous-entendre que la démocratie et la liberté économique constituent notre dernier rempart contre ce type de dictature. Un discours dans la continuité de la sacralisation et du détournement de ces concepts par le courant néolibéral.

Mais la question de la liberté en politique est bien plus complexe qu'une simple opposition libéralisme / illibéralisme. Il est primordial de déconstruire cette idée que le libéralisme, et en particulier le néolibéralisme seraient des incarnations de la liberté et de la démocratie. Les élections ne font pas la démocratie. En particulier quand le gouvernement en place détient, directement4546 ou indirectement47, le pouvoir médiatique.

Néolibéralisme et illibéralisme partagent une vision commune de la liberté : celle d'une non-ingérence (voir, d'une non-intervention) réservée à un groupe plus méritant. En Europe, la plupart des mouvements ouvertement néolibéraux se revendiquent de la tradition libérale classique. Nous avons déjà vu comment ils s'en sont détournés. Ils peuvent malgré tout faire appel à cette tradition en mettant en avant leur attachement à des libertés formelles (en particulier les Droits Humains). Cela ne signifie pas pour autant qu'ils cherchent réellement à les appliquer. Dans les faits, il arrive même régulièrement qu'ils s'y opposent.

L'illibéralisme se démarque en assumant son rejet de ces principes. Pour ce qui est de la liberté, la première différence profonde entre néolibéralisme et illibéralisme n'est donc pas factuelle, mais formelle.

Les lignes se brouillent et se mélangent entre deux camps politiques ayant une forte tendance à dévoyer les valeurs dont ils se réclament48. Il ne faut cependant pas forcer la comparaison. De nombreux autres éléments permettent de distinguer certains néolibéraux des illibéraux et des mouvements totalitaires en général. Des mouvements néolibéraux peuvent avoir des positions très différentes sur d'autres axes politiques. Il arrive même qu'ils s'opposent.

Reste que les libéraux peuvent parfaitement s'accorder du totalitarisme49. Du fait de leur vision individualiste, leur définition de la liberté se résume à la définition la plus restreinte de la liberté négative, par non-ingérence. Or, comme nous l'avons vu dans l'article précédent, cette vision est porteuse de deux erreurs fondamentales, en ignorant à la fois la domination et la dimension collective de la liberté. Ce faisant, le libéralisme laisse la porte ouverte à l'autoritarisme. Le néolibéralisme, plus prompt à user des pouvoirs coercitifs de l'État, l'accueil à bras ouverts.

Synthèse

Nous avons pu voir qu'il existe de très nombreuses formes et définitions de la liberté :

Au-delà de ces définitions, nous avons pu constater à quel point les différents courants politiques peuvent s'opposer dans leur rapport à la liberté. Certains allants jusqu'à la considérer comme superflue.

Un nouvel axe : liberté-domination-sujétion

Nous pouvons reprendre tous ces éléments comme des axes, et les mettre approximativement en relation50 :

représentation des différentes définitions de la liberté sous forme d'axes horizontaux

Commence à apparaitre un axe liberté-domination-sujétion.

Nous utilisons ici le terme "sujétion" dans son sens politique : soumission aliénante d'un sujet à un pouvoir politique autoritaire.

Je fais le choix d'utiliser ce terme précis pour plusieurs raisons :

  1. La plupart des termes proches (e.g. coercition, autoritarisme, servitude, oppression, contrainte, asservissement) font partie du langage courant. Ce qui les rend d'autant plus polysémiques, et donc sujets à interprétation. Interprétation qui pourra en particulier changer en fonction du contexte et des valeurs politiques.
  2. En mettant l'accent sur le sujet, c'est-à-dire la personne subissant l'oppression, sujétion fait écho à la définition négative individualiste de la liberté. Ce qui permet de souligner l'opposition à toutes les définitions de la liberté prenant en compte une certaine composition des sujets (positive, collective et composée), ainsi que la proximité avec la partie domination qui la précède dans l'axe.
  3. "Sujétion" n'est porteur d'aucune valeur morale. Suivant l'angle de lecture, on peut le comprendre comme un esclavagisme total, ou comme une soumission au moins partiellement volontaire à un niveau inconscient.
  4. Le terme couvre un spectre assez large pour permettre de définir une échelle, incluant :
    • une vision libérale classique d'une sujétion à la loi, volontaire dans le cadre d'un pacte social51, se mêlant à la domination telle que définie dans cet article
    • une soumission à un souverain protecteur52, dépassant la frontière de la domination simple
    • à l'extrême, un assujettissement total par une autocratie totalitaire moderne
  5. Enfin, l'idée même de sujétion est fortement liée à celle de l'esclavage. Son interprétation la plus extrême renvoie ainsi directement à l'interprétation la plus commune et ancienne d'une perte de liberté totale53.

Même si ça semble difficile quand on parle de liberté, on va rester ici aussi descriptifs que possibles. On ne considère pas que la liberté, la domination et la sujétion sont bien ou mal dans l'absolue. À chacune et chacun de déterminer ses propres valeurs, et ce qui lui semble important en politique.

Très schématiquement, on peut représenter les différentes positions des trois principaux groupes d'idéologies politiques ainsi :

Repréentation du libéralisme, libéralisme et césarisme par rapport aux différent axes de la liberté. Le socialisme couvre et dépasse légèrement les parties de gauche (liberté réelle, positive, non-domination, collective et composées). Le libéralisme démarre à la limite de ces même parties, recoupant en partie le socialisme, et couvre leurs opposés (formelle, négative, non-interfécence, personnelle et simple). Le césarisme ne couvre que la limite de ces parties, recoupant en partie le libéralisme, ainsi que toute la zone au delà (abscence de liberté).

Ce qui nous permet de voir les intersections possibles du libéralisme avec le socialisme et le césarisme. Nous utiliserons cette échelle quand le moment sera venu de définir plus en détail chaque idéologie.

Un nouveau cadran ?

Initialement, nous partions du cadran traditionnelle gauche-droite économique / liberté-autoritarisme.

On pourrait (là aussi très schématiquement) répartir sur ce cadran politique les idéologies les plus notables conformément à leur perception générale :

Political compass - two-axis political spectrum chart with a horizontal socio-economic axis and a vertical socio-cultural axis, and ideologically representative political colours in each quadrant − a frequently used model of the political spectrum based on Hans Eysenck (1956)

Mais on voit alors directement un problème apparaitre. Il semblerait que ce cadran nous dise que :

Ce qui est une vision bien particulière, partiale, de la politique.

Comme nous avons déjà bien définis deux axes de remplacement, nous pouvons poser un nouveau cadran. Tout de suite, la répartition devient bien différente.

cadran politique représentant les 2 axes évoqués. Sont représentés, du coin inférieur gauche (progressisme et liberté) au coin supérieur droit (sujétion et réaction) : socialisme libertaire, communisme, social-démocratie et socialisme (regroupant le socialisme libertaire, le communisme, et une partie de la social-démocratie) ; puis, après la jonction des deux axes : libéralisme, néo-libéralisme, capitalisme-d'état, fascisme et césarisme (regroupant le fascisme et une partie du néolibéralisme).

Vous noterez deux différences majeures avec le cadran politique traditionnel :

Mais ces deux points peuvent changer en fonction de votre point de vue.

Nous pouvons également constater une anomalie : les cases supérieure-gauche et inférieure-droite de notre cadran sont vides. En effet, dans notre tradition politique, l'idée de liberté est intimement liée à celle de progressisme.

À gauche, tout le monde admet que nous vivons dans un monde inégalitaire, et qui l'a toujours été. Plus la définition de la liberté devient ambitieuse, plus le monde à construire est nouveau, éloigné de ce que nous avons déjà connu.

À droite, on pense plus facilement que le monde est juste (méritocratique) en l'état. Voir, si on se déplace vers l'extrême, qu'il l'était davantage par le passé.

Le carré supérieur gauche (progressisme + sujétion) pourrait représenter des utopies totalitaires. À part quelques sectes et, éventuellement, une certaine vision de la "dictature du prolétariat" transitoire marxiste, nous ne voyons aucune organisation ou idéologie qui pourrait y correspondre.

À l'opposé, le carré inférieur droit (liberté + conservatisme/réaction) semble être un non-sens absolu tant elle est éloignée de nos imaginaires.

Nous pourrions éventuellement y placer l'anarcho-primitivisme, qui est une idéologie à la fois ultra-réactionnaire (son objectif étant le retour à un état pré-civilisationnel) et "libertaire", dans le sens où elle idéalise une certaine liberté positive clanique (qui ne serait donc pas dénuée de domination).

Ces deux axes ne sont donc pas de très bons choix pour construire un cadran.

Un axe gauche-droite plus précis

Du fait même de l'inutilité de ces deux cases, nous voyons cependant apparaitre assez clairement un axe gauche-droite. Nous pouvons donc directement remplacer ce cadran par un axe simple, en projetant chaque dimension sur la diagonale allant de l'angle inférieur-gauche à l'angle supérieur-droite.

Afin d'éviter de donner l'impression de prendre excessivement parti pour un bord ou l'autre, nous allons également changer de vocabulaire. À droite, les termes "sujétion" et "réaction" seront remplacés respectivement par "ordre" et "tradition". Bien que similaires, ces mots seront en effet perçus positivement par les tenants de ces idéologies, et négativement par leurs détracteur·rices.

Nous n'avons pas, pour l'heure, trouvé un remplaçant satisfaisant pour le terme liberté.

Ce qui est évidemment problématique, étant donné que :

  1. les libéraux s'en réclament, tout en étant à droite sur cet axe
  2. la "liberté" est aujourd'hui quasi unanimement perçue comme une valeur positive, donc non-neutre

L'expression "émancipation collective" reste trop imprécise et problématique à mon gout.

Le sens du mot "émancipation" en droit (une "libération d'un mineur") véhicule une certaine image infantilisante.

De plus, l'idée même d'émancipation reste négative, puisque uniquement définie par opposition à une contrainte. L'idée ne nous semble donc pas suffisamment refléter les définitions positives, collectives et composées de la liberté. Ajouter "collective" ne serait donc qu'un pauvre palliatif.

"Justice sociale" serait, de prime abord, plus adapté pour clairement définir la gauche. Bien que reflétant notre définition de la liberté positive, cette expression nous semble malheureusement porter un sens qui dépasse largement ce que nous avons développées jusque-là. Ce serait donc trop anticiper des développements que nous évoquons en conclusion de cet article.

Toute suggestion en commentaire sera évidemment la bienvenue.

même représentation que le cadran précédant, mais sur un seul axe

Ce faisant, nous précisons la définition restreinte de l'axe gauche-droite que nous donnions en ouverture de cette série (axe progressiste-conservatisme-réaction).

Cette définition reste encore, comme nous pouvions le prévoir, assez limitée. Nous devrons donc, comme prévu, l'affiner encore davantage dans le futur par l'ajout d'autres axes.

Quelques pistes d'approfondissement

En évoquant la liberté, nous avons pu voir qu'il s'agit d'une valeur centrale. Naturellement, la notion même de liberté est donc indissociable de nombreux autres sujets que nous avons du pour l'heure laisser de côté.

Ici, nous allons seulement présenter quelques pistes d'approfondissement qui m'ont semblé pertinentes en écrivant cet article. Nous ne les avons évidemment pas suffisamment approfondies. Ce qui suit est donc largement subjectif.

Contrainte sociétale

Nous avons vu que la société elle-même exerce une contrainte sur l'individu. Se pose alors la question de la légitimité de cette contrainte. Ce qui amène, suivant les justifications amenées, à souhaiter différentes formes de société, donc de pouvoir et d'État.

Le contractualisme, en particulier, a fortement contribué à la formation de nos "démocraties libérales". Or, les trois principaux penseurs du contractualisme (Thomas Hobbes, John Locke et Jean-Jacques Rousseau), l'abordaient déjà sous des angles très différents, posant les bases d'idéologies politiques parfois contradictoires. D'autres, plus nombreux aujourd'hui, critiquent voir rejettent l'idée même d'un contrat social, ce qui les amène encore à promouvoir d'autres formes de société et donc, d'idéologies politiques.

Autorité et autoritarisme

Alors que nous partions d'un axe liberté-autoritarisme, nous avons volontairement laissé de côté la question de l'autoritarisme. En effet, celui-ci ne peut être simplement défini comme une anti-thèse de la liberté qui est, comme nous avons pu le voir, multiple.

Sur le plan politologique, différentes écoles de pensées identifient différents mécanismes de "dérive autoritaire". Les réponses politiques à ce danger varient donc naturellement en fonction des potentielles sources identifiées. On pensera notamment à la question du capitalisme d'état, et de ses liens avec l'idéologie communiste. La droite aura effectivement tendance à considérer que l'idéologie communiste est "par essence" autoritaire, tandis que la gauche aura davantage tendance à considérer les dérives autoritaires vers le capitalisme d'État comme un contre sens du communisme.

Sur le plan moral, l'autorité et la liberté ne sont pas légitimées de la même manière selon que l'on se place du côté de l'ordre et la tradition (droite), ou d'un progressisme libérateur (gauche).

Honneur et justice

Cette question de la "morale de l'autorité" peut même être étendue à des questions bien plus larges.

En effet, nous pouvons remarquer que la droite, conservatrice ou réactionnaire, aura naturellement tendance à faire appel à des morales anciennes. Pour la plupart de ces modèles moraux, la tradition suffit généralement à légitimer l'autorité. Par exemple, celle des "anciens", des "forces de l'ordre" ou du "père de famille".

De même, certains de ces principes reposent fortement sur une morale d'honneur, héritée de l'ancien régime. Des concepts liés au respect, et à une réputation hiérarchisée, y prennent une place prédominante. De là peut découler une vision individualiste du lien social, où le groupe est vu comme un tiers dissocié dont il faut maîtriser les réactions (axe individu-collectif). Le plus souvent, le groupe considéré est restreint, justifiant un certain élitisme. Élitisme qui peut lui-même se fonder sur une vision paternaliste, partant du principe que l'autre seraient incapables de juger de ce qui est bon pour elle ou lui, donc de prendre les "bonnes décisions".

À l'opposé, la gauche aura davantage tendance à faire appel à la justice comme objectif moral. Ses tenants se vivent comme faisant partie intégrante d'une société. Le groupe d'appartenance est défini très largement, au point de mener certain·es à l'internationalisme. La tradition, l'honneur et la réputation sont ainsi moins vécues comme des valeurs, mais comme des héritages fondant des contraintes sociales pesant sur tous les membres de la société. De cette vision sociétale (certains diront "systémique") découle une perception de l'autre comme un égal. La justice est ainsi définie comme un impératif moral et un idéal d'équité, la "justice sociale" devant intégrer l'ensemble des membres de la société comme un tout diversifié.

Cette distinction morale, pouvant éventuellement mener à un axe honneur-justice, mérite toute notre attention. Car un tel axe est révélateur de phénomènes sociologiques majeurs en prise directe avec la première moitié de la décennie 2020.


  1. David Graeber, "« Amargi », ou l’ardoise effacée.", Le Monde diplomatique, 22 Sept. 2020 ↩︎

  2. Dans cette région du monde en tout cas. ↩︎

  3. Aujourd'hui, le terme "esclavage" est essentiellement associé dans les esprits à la traite négrière. La traite d'êtres humains comme des biens commerciaux est effectivement liée à l'économie proto-capitaliste du commerce triangulaire. L'esclavage a cependant pris de nombreuses formes au cours de l'Histoire. Dans l'antiquité (de la Mésopotamie à la chute de l'Empire Romain), l'esclavage était bien plus le fait de la dette, de la guerre et de la justice que du commerce. Dans beaucoup de cas (et en particulier dans le cas présent), il pourrait donc paraitre plus juste de parler de péonage ou servage. Mais ces deux termes sont encore plus anachroniques que "esclavage", donc nous nous en tennons à ce dernier. ↩︎

  4. On retrouve également la forme 𒂼𒅈𒄄 (ama-ar-gi), donnant le terme "moderne" amargi, plus couramment utilisé dans les textes de référence. Plus littéralement, ce mot pourrait être traduit en "retour à la mère" dans le sens "retour à un état originel", les esclaves libérés de leurs dettes pouvant alors revenir sur leurs terres. ↩︎

  5. Le concept moderne de "travail" n'est pas transposable à la Grèce antique. Les deux termes ἔργον (ergon) et πόνος (ponos) désignent deux concepts a priori opposés.

    L'ergon est alors le "travail" dans lequel la psyché (ψυχή, le "souffle de vie" ou "âme" rationnelle) s'accomplie, permettant à l'être de devenir "l'ami des dieux" (et donc, d'une certaine manière, libre).

    À l'opposé, le ponos serait le travail pénible imposé par le pneuma (πνεῦμα, "souffle vital" qui anime le corps), sans liberté. Il est cependant important de noter que, à l'opposé de ce qui a longtemps été supposé, les grecs ne semblent mépriser aucun de ces deux concepts d'un point de vue moral.

    Mais les deux mots et concepts sont encore plus complexes qu'il n'y parait. Leur sens changea suivant le contexte, les auteurs, et la période. Si vous disposez d'une grande motivation (et d'un bon stock de Dolipran) la très complète monographie de Raymond Descat, "L'acte et l'effort. Une idéologie du travail en Grèce ancienne (VIIIe-Ve siècle av. J.-C.) (Persée, 1986) est une excellente ressource pour étudier le sujet sous tous les angles.

    Pour être vraiment complet, on peut même évoquer un troisième concept : la skholè (σχολή), dont est issue notre mot "école". Concept qu'on peut anachronyquement rattacher à un "travail", mais qui se traduirait plutôt par "loisir" ou "temps libre". La skholè est l'incarnation et le révélateur de la conception antique de la liberté. Appanage des citoyens nés libres dispensés de ponos, la skholè est un "travail" de la pensée, donc philosophique. Politique et littéraire, la skholè est l'opposé de la contrainte. ↩︎

  6. On va pas se le cacher, les philosophes qui traitent de liberté civile et sociale évoquent souvent la question du libre-arbitre malgré tout. Pour moi, il y a trois cas de figure :

    1. les oeuvres anciennes pour lesquelles la question était nouvelle, ou en tout cas trop peu étudiée
    2. les oeuvres modernes qui ont besoin de l'évoquer par soucis d'exhaustivité (par pédagogie ou pour éviter d'avance certaines critiques)
    3. des cuistres contemporains, qui y font appel comme un truisme pour discréditer une position opposée de manière franchement malhonnète (oui, bon, nous y allons un peu fort, mais faut dire que nous avons du lire beaucoup trop de textes franchements enrageants pour écrire cet article, donc vous nous pardonnerez de nous défouler un peu)
    ↩︎
  7. « Le sujet de cet essai n'est pas ce qu'on appelle le libre arbitre (doctrine opposée à tort à la prétendue nécessité philosophique), mais la liberté sociale ou civile : la nature et les limites du pouvoir que la société peut légitimement exercer sur l'individu. » John Stuart MILL, "De la liberté", 1859, ed. UQAC, trad. Laurence Lenglet, 1990, p. 5 ↩︎

  8. « x is (is not) free from y to do (not do, become, not become) z », Gerald C. MacCallum Jr., "Negative and Positive Freedom" Philosophical Review, vol. 76, no. 3, July 1967, pp. 312-34 ↩︎

  9. Quentin Skinner, « Un troisième concept de liberté au-delà d'Isaiah Berlin et du libéralisme anglais », Actuel Marx, vol. 32, no. 2, 2002, p. 15. ↩︎ ↩︎ ↩︎

  10. Isaiah Berlin était et est encore plus souvent présenté comme un "historien des idées". Comme il le revendiquait lui-même, il n'a cependant jamais pleinement embrassé la rigueur de la méthode scientifique pour pouvoir être reconnu comme tel. Au lieu de cela, il affirme avoir essentiellement lu et tenté de comprendre les différents auteurs par empathie. Il énonçait également l'essentiel de ses idées à l'oral, afin de limiter sa propre responsabilité (« Les paroles s’envolent, et aucune responsabilité ne subsiste. »).

    La lecture de la pensée de Berlin est intéressante, mais laborieuse, car il est nécessaire de toujours garder à l'esprit que ses références constantes à d'autres penseurs ne sont pas de réelles retranscriptions, mais l'énonciation de sa perception propre. Les erreurs d'interprétations et incohérences sont ainsi omniprésentes dans son œuvre. Voir Cécile Hatier, « Lectures critiques », Revue française de science politique, vol. 52, no. 5-6, 2002, pp. 649-651. ↩︎ ↩︎

  11. Conférence qui donne ensuite lieu à un papier : Isaiah Berlin, “Two Concepts of Liberty” in Four Essays On Liberty, Oxford University Press, 1969, p. 118-172. Extrait disponible sur utahtech.edu. ↩︎ ↩︎ ↩︎

  12. Afin d'aider à la compréhension, nous allons ici au-delà des écrits de Berlin, et "modernise" un peu son propos. Cette définition de la liberté positive est une conséquence nécessaire de celle que donne Berlin. Elle n'est cependant jamais évoquée dans ses écrits.

    Comme nous l'évoquions dans une note précédente10:1, Berlin a en effet une facheuse tendance à l'incohérence, ce qui en rend la lecture difficile. Il prend ici de très nombreux détours pour expliquer son concept, au point de nous (et se) perdre en chemin.

    Pour le citer plus précisément, la liberté négative émergerait en répondant à la question :

    • « Quel est le domaine dans lequel le sujet - une personne ou un groupe de personnes - est ou devrait être permis de faire ou d'être ce qu'il est capable de faire ou d'être, sans ingérence d'autres personnes ? » (« What is the area within which the subject--a person or group of persons--is or should be left to do or be what he is able to do or be, without interference by other persons? »)

    La liberté positive, elle, naitrait de la réponse à la question "opposée" :

    • « Quelle est, ou qui est, la source de contrôle ou d'interférence qui peut déterminer quelqu'un à faire ou à être ceci plutôt que cela ? » (« What, or who, is the source of control or interference that can determine someone to do, or be, this rather than that? »)

    Ce qui, là encore, devrait pouvoir selon lui se résumer à un « voeux [illusoire] d'être son propre maître [dans] un "tout" social [...] identifié comme étant le "vrai" soi qui, en imposant sa volonté unique collective ou "organique" à ses "membres" récalcitrants, réalise sa propre, et donc leur, liberté "supérieure" ».

    Quiconque a un minimum pris connaissance du contractualisme de Rousseau peut ici constater que Berlin ne lis pas ces auteurs par "empathie", comme il l'affirme, mais sous l'angle des émotions que lui impose la projection de son amour-propre, et les fantasmes que celles-ci font naître en lui. Il se retrouve ainsi incapable de dépasser sa vision binaire insularisant l'individu dans sa confrontation à un agent coercitif.

    Berlin, se montrant incapable de comprendre la "pitié" rousseauiste, soit l'empathie, invalide par là même la crédibilité de l'intégralité de son œuvre.

    Demeure une critique du légalisme qui, si elle est abordée sous un angle moraliste plus que douteux, n'en est pas moins recevable et utile. Mais Berlin rate ici, encore une fois, l'occasion de l'actualiser et ainsi de donner à son discours le moindre intérêt hormis la simple dichotomie négative-positive.

    Si l'on dépouille son oeuvre des considérations morales et jugement attifs plus ou moins explicites, on peut malgrès tout y retrouver quelques idées méritant un réel approfondissement. Idées émanant d'autres auteurs qui ont su bien mieux les formuler avant lui. On citera notamment T. H. Green, qui, prêt d'un siècle plus tôt (1886), décrivait cette liberté positive comme « l'état [permettant à un sujet] de se réaliser conformément à l'idée qu'il se fait de lui-même ». ↩︎

  13. Le Wikipédia anglophone fourni plusieurs pages permettant d'aider à approfondir le sujet :

    ↩︎
  14. L'idée de liberté positive d'expression fait ici écho au concept d'iségorie (du grec ancien ἰσηγορία, isêgoriía), soit littéralement l'équité de la liberté de parole. Car la démocratie exige bien de "donner des chances" égales à chacune et chacun de s'exprimer. La liberté positive permet bien ainsi l'équilibre indispensable à la démocratie. On commence ainsi à voir que liberté et égalité ne sont pas forcément mutuellement exclusives. ↩︎

  15. Ici la question posée est avant tout celle du contractualisme. Plusieurs articles dédiés seraient nécessaires pour faire le tour de la question. La pensée libérale est cependant largement imprégné des trois principaux penseurs contractualiste : Thomas Hobbes, John Locke et Jean-Jacques Rousseau. ↩︎

  16. Remarquez que cette opposition entre liberté négative et positive fait d'autant plus sens à notre époque.

    Tout comme MacGallum et Berlin avant eux, les tenants de la "panique woke" réactionnaire nient l'idée même de liberté positive. Se faisant, ils nient l'importance, voir l'existence même des oppressions systémiques. Leur vision du monde s'inscrie dans la parfaite continuité de cette pensée paséiste d'une liberté par simple "non-ingérence".

    Comprendre cet héritage peut même nous aider à comprendre certains de leurs comportement. Du point de vue de la seule liberté négative, contredire quelqu'un, même de manière polie et constructive, peut être vu comme une intervention abusive. "En me contradisant, tu m'empêche de m'exprimer tel que je le souhaite. Tu imposes donc une limite à ma liberté d'expression. Et limiter la liberté d'expression, c'est de la censure !"

    Selon cette vision étriquée et parodique, la liberté par "non-ingérence" n'est, en somme, pas très éloignée de la définition antique de la liberté. Puisque la volonté individuelle prime, seuls les ultra-privilégiés peuvent avoir le bénéfice de la liberté. Les autres, contraint·es par des éléments que l'on préfère ignorer ou considérer "naturels et justes", n'ont qu'à accepter leur sort. ↩︎

  17. « La liberté n'est pas uniquement restreinte par la réalité ou la menace d'une ingérence, mais également par le simple fait de savoir que nous dépendons du bon vouloir d'autrui (52). [...] Le simple fait d'être conscient de vivre sous la coupe d'un pouvoir arbitraire - un pouvoir capable de déranger nos activités sans avoir à tenir compte de nos intérêts - suffit en soi à limiter notre liberté (53). Savoir que nous sommes libres d'agir ou de nous abstenir d'agir uniquement parce que quelqu'un d'autre a décidé de ne pas nous en empêcher est ce qui nous réduit à l'état de servitude. » — Skinner (2002)9:2 ↩︎

  18. Philip Pettit, "Republicanisme ; une theorie de la liberte et du gouvernement", Gallimard, trad. Jean-Fabien Spitz, 2004

    Version Originale (en anglais) : "Republicanism: A Theory of Freedom and Government", OUP, 2001 ↩︎

  19. Pour une rapide et excellente introduction, voir "Politikon. "Une vraie doctrine de la liberté ? Le néo-républicanisme", YouTube, 17 Dec. 2018 ↩︎

  20. Nous ne partagons pas toutes les réflexions et conclusions des néo-républicains. Mais ce n'est pas vraiment le sujet en philosophie politique. On prend de bonnes idées là où elles sont, on interprète, on remet en question, et on mix pour se faire sa propre idée. C'est un gros avantage par rapport à la politique institutionnelle 😉 ↩︎

  21. Michel Bakounine, Dieu et l’état (extrait du manuscrit inédit), Œuvres, P.-V. Stock (Bibliothèque sociologique, N° 4), 1895, Tome I, p. 281 ↩︎

  22. Les Confessions d’un révolutionnaire, La Banque du peuple: Chapître XV, 1849 ↩︎

  23. Pour rentrer dans les détails, nous devrions parler ici d'intersubjectivité ce qui, encore une fois, dépasse largement ce simple article.

    Si vous voulez vous pencher sur ce sujet, l'oeuvre de Maurice Merleau-Ponty est un bon début. Vous pouvez en particulier commencer par l'article L'expérience d'autrui (également disponible sous une forme plus accessible dans ce résumé de cours). ↩︎

  24. Aujourd'hui, on parle de "libéralisme classique", pour mieux différencier ce courant de ce qui l'a suivi. Les liens étant toujours forts entre toutes les philosophies libérales, il n'est malgré tout pas abusif de parler de "libéralisme" en général. ↩︎

  25. Ou alors ils se seraient accaparés le pouvoir après coup pour mieux imposer leurs idées. Ou encore, il y en a plein qui seraient morts bien avant, mais qui auraient inspiré des bourgeois qui auraient voulu éviter que les gueux aient un peu trop de libertés (un peu comme Marx aurait inspiré le Stalinisme, ou Nietzsche le Nazisme ... lol). Ça dépend du point de vue. Enfin bref, c'est pas le sujet ici, donc pas besoin que nous vous donnons notre avis (sachant que nous ne sommes même pas sûr d'en avoir un). ↩︎

  26. Thomas Hobbes base l'essentiel de sa réflexion sur cette phrase, dans De Cive (et encore plus dans Leviathan), l'accompagnant d'un concept optimiste opposé : « Et certainement il est également vrai, et qu’un homme est un dieu à un autre homme, et qu’un homme est aussi un loup à un autre homme. »

    L'œuvre tentaculaire de Hobbes a fortement inspiré le libéralisme. Mais on peut aussi la reprendre pour contredire ce courant sur certains points.

    Hobbes n'est d'ailleurs même pas l'auteur de cette phrase. « Homo homini lupus est » était déjà une expression courante dans la Rome antique. Reste qu'elle véhicule une certaine idée de la conception du libéralisme classique ayant cours à la révolution. ↩︎

  27. Généralement, on est d'accord pour dire que ça va comme restriction de la liberté a priori. Oui nous parodions, évidemment. #EatTheRich ↩︎

  28. Notez qu'à l'époque, la "démocratie" n'est pas vraiment un concept libéral. Pour beaucoup, un dictateur éclairé aurait parfaitement suffit. L'idée d'un État démocratique incarnant la volonté du peuple est surtout liée au républicanisme, autre courant qui a, lui aussi, pas mal contribué à créer la première République (qui l'eu cru). ↩︎

  29. Remarquez également que la démocratie nécessite l'isonomie, c'est-à-dire l'égalité de droits politiques des citoyens. ↩︎

  30. Concernant les limites de cette isonomie, voir l'article France, pays des droits de l'homme ?. ↩︎

  31. Marx, évoquant la révolution française, qualifiait les libertés formelles de libertés bourgeoises, car établies par et pour cette classe dominante seule.

    "Bourgeois" étant évidemment utilisé dans le sens marxiste, c'est-à-dire pour désigner la classe dominante détenant et vivant de son capital, en opposition au prolétariat, contraint à vendre sa force de travail pour survivre, car possédant pas ou peu de capital.

    Il y a quelques liens avec la "bourgeoisie culturelle" de Jean-Eudes et Marie-Chantal—aaan. Mais pas tant que ça. Lisez "La Distinction: Critique sociale du jugement" de Pierre Bourdieu si vous voulez en apprendre plus sur ce sujet là. ↩︎

  32. Si les deux concepts semblent proches, il ne faut cependant pas confondre "liberté négative/positive" et "formelle/réelle". Dire qu'une liberté n'est que formelle revient à dire qu'elle n'est tout simplement pas présente dans la vie réelle. Par exemple parce que le texte de loi correspondant n'est pas appliqué. Ou encore parce qu'il ne s'agit que d'une déclaration peu suivie de faits comme la DDHC.

    Pour prendre un exemple : on peut dire que la liberté négative de déplacement (aller à un endroit si on le désire) n'est que formelle dans un pays si celui-ci déclare l'avoir établie, mais continue dans les faits de maintenir des postes frontières entre chaque département (un contrainte continue à s'exercer). À l'opposé, une liberté positive de déplacement consisterait à s'assurer que la personne a concrètement les moyens de se déplacer (une voiture, avec accès au carburant et moyen de se les payer, par exemple) une fois ces postes frontière supprimés.

    En France, l'article 1 de la DDHC, « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », est un cas d'école de liberté formelle, comme le démontre la perpétuation de l'esclavage et du racisme d'état après la révolution.

    Aujourd'hui, la Déclaration universelle des droits de l'homme peut-être considérée comme purement formelle. La Convention européenne des droits de l'homme, en revanche, peut être considérée comme un effort de rendre celle-ci concrête, puisqu'elle permet un contrôle judiciaire de son respect. Pour autant, son but essentiel demeure de protéger des droits et libertés individuelles. Le fait que les libertés afférantes soient négatives ou positives reste sujet à débat. ↩︎

  33. Il apparait en une phrase qu'Emmanuel Macron était déjà, en 2017, profondément ancré dans la logique libéral-conservatrice, donc indéniablement et radicalement de droite (et même bien plus à droite que le gouvernement précédent dont il faisait partie). S'il vous fallait encore une preuve que des connaissances élémentaires en philosophie politique sont concrètement utiles, ne la cherchez pas plus loin. ↩︎ ↩︎

  34. Guy Sorman, un des principaux penseur et promoteur du néolibéralisme en France, fait depuis quelques années le tour des médias pour mettre en avant un "post-libéralisme" qui permettrait selon lui de dépasser ces paradoxes. Dans l'ensemble, sa "critique" se résume à de légères adaptations à la marge du système dans la pure continuité du néolibéralisme (créer un revenu universel et "encourager le secteur Non Profitable" pour compenser la destruction de l'État providence). Le ton paternaliste qu'il emploie, et les constants appels à la "pédagogie" reflètent l'incapacité absolue du néolibéralisme à se remettre en question, et donc sa tendance autoritaire, justifiant le rejet de sa politique par de simples "malentendus" et "incompréhensions" du public.

    Voir notamment :

    ↩︎
  35. Pour plus de détails concernant les racines d'un tel autoritarisme tel qu'appliqué par le gouvernement français dès le premier mandat d'Emmanuel Macron, voir Romaric Godin, "Les origines économiques de l’autoritarisme d’Emmanuel Macron" Mediapart, 5 Feb. 2019 ↩︎

  36. Slobodian, Quinn. Les Globalistes: Une histoire intellectuelle du néolibéralisme. SEUIL, 2022 ↩︎

  37. « For it is this — the "positive" conception of liberty: not freedom from, but freedom to — to lead one prescribed form of life — which the adherents of the `negative' notion represent as being, at times, no better than a specious disguise for brutal tyranny. »

    Berlin (1969)11:2, p. 8 ↩︎

  38. « But what gives such plausibility as it has to this kind of language is that we recognize that it is possible, and at times justifiable, to coerce men in the name of some goal (let us say, justice or public health) which they would, if they were more enlightened, themselves pursue, but do not, because they are blind or ignorant or corrupt. »

    Berlin (1969)11:1, p. 9 ↩︎

  39. À l'opposé, les anarchistes américains se désignent souvent sous l'appellation "left libertarians" (libertariens de gauche) ou "social libertarian" (socialistes libertariens). Notez que nous traduisons toujours ici "libertarian" par "libertarien", et non "libertaire". Sans cela, les désignations obtenues seraient des pléonasmes.

    Car en français, "libertaire" désigne toujours un ensemble plus ou moins hétéroclites de mouvements héritiers de la philosophie anarchiste (Bakounine, Kropotkine, Proudhon), mais n'en gardant le plus souvent que l'aspect "indépendance de tout principe (arché)" tel qu'évoquée par Miguel Abensour. Étant donné que communisme, socialisme démocratique et anarchisme partageaient initialement l'appelation "socialisme" au sein de la Première Internationale (AIT), l'expression "socialisme-libertaire" n'existe que pour désigner l'anarchisme politique tout en évitant l'association à un terme devenu négatif, qui désigne dans le language commun « le contraire précisément de tout ce qu’on lui reproche, soit par ignorance, soit par mauvaise foi. » (Xavier Bekaert, "Anarchisme, violence et non-violence, Le Monde Libertaire, 2d édition complétée, Janv. 2005, p. 27)

    Du fait de cette subsistance, le terme "libertarien" en français tend à désigner les mouvements anarcho-capitalistes dans leur sens le plus strict (destruction de l'État avec conservation du capitalisme). La France ne connaissant pas de mouvement notable s'en revendiquant, il est cela dit souvent utilisé dans le sens américain.

    Dans cet article, nous reprennons surtout le terme "libertarianisme" en référence à Jean-Fabien Spitz, et en particulier son dernier libre "La République ? Quelles valeurs ?: Essai sur un nouvel intégrisme politique", GALLIMARD, 2022. ↩︎ ↩︎

  40. Aujourd'hui, le mot est utilisé pour désigner :

    • essentiellement des néolibéraux radicaux (minarchistes, pour qui la collectivisation des pertes et une État repressif restent quand même une sacrément bonne idée) ;
    • des "anarcho-capitalistes" (opposés à l'existence même de l'État tout en considérant la propriété privée comme une valeur transcandantale) ;
    • quelques anarcho-primitivistes (pour qui nous devrions revenir à un état pré-civilisationnel) ;
    • quelques fondamentalistes chrétien (considérant que l'autorité de l'église serait suffisante pour condamner le vol et le meurtre, éliminant du même coup la nécessité d'un état) ;
    • et plein d'autres mouvements plus mineurs.
    ↩︎
  41. Politikon, "Sauver la République ? (défaire les libertariens)", Youtube, 20 Nov. 2022 ↩︎

  42. Voir Some More News, "We Need To Talk About Hungary", Youtube, 9 Nov. 2022 ↩︎

  43. Tous les ans, Orbán profite de l’université d’été de Bálványos à Tusványos, en Transylvanie (ça ne s'invente pas) pour donner un long discours de "philosophie" politique.

    Il commence à parler concrètement de "démocratie illibéral" dans son discours de 2014 (Csaba Tóth, "Full text of Viktor Orbán's speech at Băile Tuşnad (Tusnádfürdő) of 26 July 2014" Budapest Beacon, 23 Oct. 2014) :

    « La nation hongroise n'est pas une simple somme d'individus, mais une communauté qui a besoin d'être organisée, renforcée et développée, et en ce sens, le nouvel État que nous construisons est un État illibéral, un État non libéral.

    Elle ne nie pas les valeurs fondatrices du libéralisme, comme la liberté, etc. Mais elle ne fait pas de cette idéologie un élément central de l'organisation étatique, mais applique à sa place une approche spécifique, nationale, particulière. »

    Essayant de définir "positivement" l'illibéralisme, le premier ministre Hongrois ajoute en 2019 ("Discours complet de Viktor Orbán à Tusványos : philosophie politique, crise à venir et projets pour 15 ans", Visegrád Post, 31 Mars 2020) :

    « La signification de la politique illibérale n’est autre que la liberté chrétienne. [...] Aujourd’hui la liberté chrétienne fait face à deux attaques. La première, qui vient de l’intérieur, est celle des libéraux et vise à l’abandon de la culture chrétienne de l’Europe. Mais il y en a une seconde, qui vient de l’extérieur et qui se manifeste dans la migration, dont la conséquence – même si ce n’est pas son intention – est d’anéantir l’Europe telle que nous l’avons connue. » ↩︎

  44. "Qui est Giorgia Meloni, gagnante des législatives en Italie ?" L'Obs, 26 Sept. 2022 ↩︎

  45. RSF France, "Hongrie : le régime de Viktor Orban poursuit son entreprise de destruction du pluralisme de l’information", 11 Dec. 2022 ↩︎

  46. Fabien CAZENAVE, "PODCAST. Clientélisme, contrôle des médias : pourquoi la Hongrie est si acquise à Viktor Orban" Ouest-France, 30 Mars 2022 ↩︎

  47. Marie Bénilde, "Emmanuel Macron, le candidat des médias" Le Monde diplomatique, 8 May. 2019 ↩︎

  48. « Les véritables sympathies d’Orbán vont à Margaret Thatcher. Il a été l’un des rares chefs d’État étrangers hors du Commonwealth à assister à ses funérailles en 2013 et il cite encore fréquemment la "Dame de fer" dans ses discours. [...]

    Orbán a adopté le point de vue de Thatcher selon lequel le meilleur moyen de revigorer une économie en difficulté, outre l’application de restrictions budgétaires, est de libérer le pouvoir créatif de l’entreprise privée en réduisant les impôts et en encourageant l’investissement productif et d’extraire le maximum de main-d’œuvre de la population active en réduisant drastiquement les allocations de chômage, en stigmatisant et en punissant l’oisiveté, et en récompensant ceux qui acceptent un travail dans les secteurs faiblement rémunérés de l’économie. »

    Marton Vegh, "Hongrie : Orbán a amplifié les politiques néolibérales et les inégalités", Contretemps, 21 avril 2021 ↩︎

  49. Pour ne citer que l'exemple le plus parlant, les "Chicago Boys", formés à l'école de Chicago par Milton Friedman, ont soutenus sans réserve la dictature fasciste de Pinochet afin de mettre en place leur programme néolibéral. ↩︎

  50. Gardez cependant bien à l'esprit que certaines de ces définitions ne sont pas mutuellement exclusives ni n'ont de rapport aussi clair entre elles. ↩︎

  51. Locke, Second Traité du gouvernement, VIII, 97 ↩︎

  52. Hobbes, Leviathan, XXI, p. 233 ↩︎

  53. Voir le Grand dictionnaire de la philosophie / sous la dir. de Michel Blay. 2003, en particulier aux pages 326 et 1016. ↩︎